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Écrire la violence et la torture
Écrire la violence et la torture
Ce n’était pas la trouvaille du siècle, mais Keith Spicer, entre deux sinécures fédérales, avait jugé opportun, il y a quelques années, de couvrir de son aile une jeune auteure faisant campagne contre la violence véhiculée par la télévision et le cinéma. Bien sûr, il y eut colloque avec, à ma gauche, les bonnes âmes et, à ma droite, les vilains producteurs de films et responsables des grilles de programmation. On déposa comme pièce à conviction la pétition lourde de milliers de signatures éplorées. Comme le colloque connaissait la règle de l’audi alteram partem, on prêta l’autre oreille à ceux et celles qui rappelaient que, sans violence, de jeunes et talentueux auteurs comme Shakespeare ou Racine n’existeraient pas. Et que cacher la violence, ce n’est pas toujours la meilleure façon de la combattre. Puis, on se quitta en projetant un autre colloque.
 
Par Laurent Laplante 2006/02/07
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Sans réclamer un colloque, je m’étonne, à rebrousse-poil, des sirupeuses interventions du clan Spicer, du silence presque tonitruant qui accueille la terrifiante béatification de la torture. Et je me réjouis quand la littérature, qui dénonçait hier la torture comme une ignominie, rappelle que la torture demeure répugnante même quand elle reçoit, comme aujourd’hui, l’aval de gouvernements.

Quand le poète grec Alekos Panagoulis a subi la prison et la torture sous le régime des Colonels, Un homme d’Oriana Fallaci a fait de lui un portrait inoubliable. Quand Ahmed Marzouki, après quatorze ans dans sa geôle marocaine, a écrit Tazmamart, le Salon du livre de Montréal a pu l’entendre éventer un secret hideux. Quand Josée Lambert a écrit On les disait terroristes, elle renforçait, témoignages et photographies à l’appui, la dénonciation déjà lancée par son collègue Serge Patrice Thibodeau (La Disgrâce de l’humanité. Essai sur la torture). La prison de Khiam au Liban-Sud avait quand même duré vingt-deux ans. Racontant les tortures subies au Vietnam par sa sœur et elle, Anna Moï s’interroge, dans Riz noir, sur leurs bourreaux: «Nul ne peut dire s’ils s’endorment aisément la nuit, dans les bras d’une femme, en oubliant les seins brûlés de celles qu’ils ont électrocutées.» L’ignoble général Paul Aussaresses, tout en affirmant que la torture est pire que la mort (Pour la France. Services spéciaux 1942-1954), se vantera de l’avoir pratiquée en Algérie: oui, de toute évidence, le bourreau dormait comme un bébé.

Or voici que, en quelques courtes années, cette torture qui suscitait des frissons d’horreur acquiert droit de cité. On la justifie, on la banalise, on paie au prix fort les mercenaires qui la réinventent. Dès lors, il est «vitalement» important que Horacio Castellanos Moya (L’Homme en arme) écrive brutalement, le stylo plongeant dans le sang et le magma de cervelle, en quoi consiste le quotidien des milliers de tueurs qui passent des uniformes nationaux aux treillis des mercenaires tout en pressant toujours les mêmes gâchettes.

Je dis qu’il est urgent et utile d’écrire cela. Non parce que l’image ne pourrait pas montrer l’horreur et secouer les foules, mais parce que c’est à l’écriture de témoigner lorsque les machines télévisuelles dépendent trop du racolage et du sirop publicitaire pour s’acquitter de cette indispensable mission.
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Bibliographie :
Tazmamart, Ahmed Marzouki, Folio Actuel, 433 p., 15,95 $
Un homme, Oriana Fallaci, Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 639 p., 26,95 $
Pour la France. Services spéciaux 1942-1954, Paul Aussaresses, Du Rocher, 271 p., 32,75 $
L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya, Les Allusifs, 128 p., 16,95 $
La Disgrâce de l’humanité. Essai sur la torture, Serge Patrice Thibodeau, VLB éditeur, 200 p., 19,95 $
Riz noir, Anna Moï, Gallimard, coll. Blanche, 177 p., 27,50 $
On les disait terroristes, Josée Lambert, Sémaphore, 184 p., 35 $





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